L’éloge de l’imperfection : l’IA, le botox de l’intelligence

Préambule :

Si tu me suis ou si tu me connais, tu peux imaginer que je nage dans un flot d’informations incessant. Chaque jour, rebelote, ça recommence. Ce qui était vrai hier est maintenant remis en question aujourd’hui. L’analyse de la nouvelle X est à peine terminée que la nouvelle Y vient déjà tout changer. La dernière version du machin X à peine maîtrisée, et hop! Voilà la nouvelle version que personne n’avait réclamée. Bref! Rester à jour dans cet océan d’informations véridiques ou complètement fausses est devenu une discipline (dans tous les sens du mot) olympique. Départager le vrai du faux est devenu une nouvelle tâche en soi. Du moins, pour les plus sceptiques et vigilants d’entre nous.

Tu ne seras donc pas étonné de savoir que mes suggestions algorithmiques sont infestées de ceux qui veulent me vendre les derniers trucs absolument « bluffants » de l’IA dans un guide de 10 pages qui va me renverser; et les infos sur le climat, la série Trumpette, les élections et j’arrête ici. Les algorithmes savent comment me tenir occupée. Ils me connaissent mieux que moi… enfin, le croient-ils!

Avec l’histoire de Thélyson Orélien, l’IA vole la vedette encore une fois. Et a envahi mon écosystème Web aussi.

Le canari dans la mine : le monde manque d’oxygène

Nous avons atteint un point de rupture dans la relation entre l’IA et les artistes augmentés par l’IA. Thélyson Orélien est « le » canari dans la mine. Et tout à coup, les gens ont commencé à se demander : « Ah oui, c’est vrai, l’intelligence artificielle… mais qu’allons-nous faire? Qu’allons-nous devenir? Quelle honte d’utiliser l’IA pour écrire! »

Pourquoi cette calamité, tout à coup? Plus personne n’est crédible, tout le monde est remis en question par une machine qui a été programmée pour voler littéralement les œuvres 100 % humaines de la planète numérique. Une machine à plagier l’humanité qui devient le juge de notre « humanité ».

Ça fait des années que les photographes retouchent leurs photos. Les musiciens décomposent et recomposent leur musique et leurs paroles à l’aide de logiciels. Les paroliers utilisent des outils variés. Les comptables utilisent des logiciels et des fichiers Excel. Les interprètes créent des ambiances vocales. Bref! Tout le monde de l’art compose depuis des années avec l’incursion des technologies. On ne sait même plus la différence entre une photo ou une vidéo originale d’une création IA. Le cinéma et ses effets spéciaux sont eux aussi profondément transformés par l’IA et les technologies.

Pourquoi tout à coup, le monde littéraire est offusqué? Ils vivaient sur une autre planète? Leur ego a été touché? N’est-ce pas ironique que ces « ayatollahs » de l’écriture aient été bernés par une IA? N’est-ce pas un rappel que l’objectif de toute création artistique est d’abord de toucher le cœur? Que dire de l’ego de l’artiste qui accepte de sous-traiter une partie de son talent (qu’il n’a peut-être pas) à une IA? Un moment donné, il faut assumer que l’humain n’en est plus à la plume, à l’encrier ou au boulier. Un critère essentiel à notre époque devrait rester la capacité de l’art à provoquer des émotions… si on fait « Bof », alors la cible est ratée. Ça ne semble pas le cas pour le livre « C’était ça ou mourir » qui fait verser des larmes paraît-il.

Maintenant, cette même machine va nous dire ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. C’est une ironie sans nom.

Lorsque la machine pourra dire avec certitude que l’humain a ressenti un frisson, versé une larme, éclaté de rire, plongé dans ses rêves, amorcé une réflexion profonde ou grogné en lisant, en regardant ou en écoutant une œuvre artistique, nous saurons si l’objectif est atteint, peu importe de qui est l’œuvre. Parce que depuis que j’utilise l’IA, jamais elle ne m’a émue, bien qu’elle m’ait fait descendre quelques saints du ciel trop souvent.

Le dilemme cornélien de l’IA : l’humain augmenté

Mais ce qui m’embête le plus dans cette nouvelle réalité, c’est cette espèce de recherche de la perfection à travers un outil.

Je sais écrire et pourtant, je ne résiste pas à solliciter l’IA pour corriger mes fautes et, au passage, obtenir des suggestions d’amélioration. Après tout, je ne suis qu’une pauvre humaine qui n’a pas lu tous les livres numérisés ni toutes les sources permettant de devenir un super écrivain qui aspire à un prix littéraire. Il faut bien reconnaître ses propres imperfections.

C’est comme si, lentement mais sûrement, ce foutu outil me faisait perdre confiance. Et pourtant, je n’avais pas besoin de ça pour écrire. Ça fait des années que j’écris et pas juste un peu. J’ai fait un outil pour naviguer dans mes billets de blogue depuis décembre 2007, étonnée moi-même.

Pourtant, ce n’est pas d’hier que différents outils existent pour corriger les fautes d’orthographe et de syntaxe ou faire la mise en forme d’un document.

Mais l’IA soulève de nouveaux enjeux. Le dilemme cornélien se situe maintenant sur cette fine ligne : jusqu’où déléguer? Totalement, partiellement ou pas du tout? Si tu ne connais pas le dilemme cornélien, je te mets le lien vers un article que j’ai écrit.

La délégation du talent de rédaction, avec des idées précises ou même très peu élaborées, est maintenant possible. N’importe qui peut devenir rédacteur. Un vrai rédacteur avant l’IA te dira que non. Mais la nouvelle réalité est l’usurpation des talents grâce à l’IA. Tant pis pour les vrais talents.

C’est comme une espèce de costume de Superman ou de Wonder Woman qui te donne l’illusion d’être soudainement la dernière merveille du monde. Cacher ton incapacité à écrire correctement est donc d’une facilité déconcertante. Même les imbéciles heureux le peuvent. En prime, ton costume peut même te souffler des idées pour cacher le fait que tu n’en as pas par toi-même. Un vrai costume ou une mascarade qui passe inaperçue… enfin, jusqu’à maintenant. Mais un costume, ça sert à maquiller. Ce qui est important, c’est ce qu’il y a dessous.

L’être humain a trouvé la dernière pièce manquante pour maquiller son imperfection. Chirurgies faciales, botox, Ozempic pour maigrir sans effort, maquillage, teinture, broches pour les dents croches : les multiples façons de cacher nos imperfections font faire des affaires d’or à l’ère du maquillage.

Maintenant, le maquillage de notre propre intellect atrophié par le manque d’efforts. Après la paresse physique, voilà la paresse intellectuelle.

Et si, à la lumière de ce que tu lis ou vois, tu ne sais même plus distinguer l’auteur véritable qui se cache sous le costume, cela devient un véritable problème de confiance. Je connais des personnes tellement refaites qu’elles ne ressemblent même plus à leur famille. Nez, dents, seins et rides… rien n’est oublié pour les apparences. Maintenant, ChatGPT comble les vides de l’apparente intelligence. Nous avons inventé l’exo-cerveau qui a la capacité avérée de foutre le bordel dans nos certitudes de supériorité humaine. Il n’y a plus jamais de questions sans réponse. Allez, génie, donne-moi la réponse.

Sommes-nous en train de devenir des transhumains ou des humains augmentés? Cet article que j’ai écrit en 2017 était le premier avec l’étiquette intelligence artificielle qui abordait ce questionnement.

L’éloge de l’imperfection annonce de beaux jours

Ce qui me paraît de plus en plus important, c’est de ne pas avoir honte de nos imperfections. Dans un avenir pas si lointain, on commencera à apprécier les fautes d’orthographe, les fautes de syntaxe, les erreurs de calcul, les textes un peu mal structurés ou mal léchés. La perfection à la portée de tous nous donne juste le goût d’être imparfaits, de vivre l’imperfection et de valoriser ceux qui sont encore capables de faire l’effort de se tromper. Et même ceux ou celles qui ont des dents mal alignées, un nez croche ou des rides.

J’ai fait une blague en créant une publicité bancale parce que les collaboratrices d’un projet avaient trouvé que les images IA allaient contre leurs valeurs et étaient trop peu originales. J’ai composé une pub sur une napkin… à main levée avec mes crayons de couleur. Tellement imparfaite que je la leur ai soumise pour les faire rire et les provoquer un peu. Surprise, elles ont adoré!!!

L’éloge de l’imperfection en cours de téléchargement.

On va se mettre à triper sur les affaires vintage et moins léchées, parce que nous devenons saturés de simili et de perfection express. Faire ma napkin m’a quand même pris 30 minutes… l’IA le fait en 3 secondes.

La valeur du temps et de l’effort de l’artiste derrière une œuvre sera-t-elle la nouvelle monnaie d’appréciation? Quelle importance accorde-t-on au processus vs le rendu? Lorsque j’écris une infolettre sur l’IA de sens à courte durée de vie, d’une semaine à l’autre, l’IA est parfaite pour cet usage. Si j’écris un article pour une réflexion profonde, l’IA corrige mes fautes. Mais je tiens le clavier. Si j’écris un livre, l’IA devient un véritable éditeur assis à côté de moi. Mais si j’ai besoin d’illustrer rapidement, je ne sors pas la napkin habituellement (ici pour ce billet, co-production Sylvie et IA).

Le problème est tout de même de taille.

Pensons-y un instant : si je donne un texte à ChatGPT ou à Claude et que je lui demande d’optimiser ma phrase ou de la corriger, un peu comme Antidote le fait, la réponse peut me plaire ou non. Je peux demander un autre correctif ou un remplacement de mots.

Je travaille, je garde la main, je tiens le crayon.
Comme un directeur artistique.

À la fin, l’IA me propose une version qui me convient après plusieurs allers-retours. Mais j’ai travaillé avec l’outil pour y arriver. Cette réponse, pourtant 100 % nourrie par mes idées et ma façon de guider l’IA, pourra dorénavant être considérée comme venant de l’IA par un détecteur, parce que la perfection ne peut pas être humaine. Pangram peut alors ne lui donner aucun crédit d’humanité.

Et ça, évidemment, ça pose un problème. On va tout remettre en question parce que le nouveau juge de l’humanité que nous avons créé pour nous imiter est convaincu qu’il a raison.

Basés sur des probabilités, les logiciels de détection cherchent des motifs (patterns) statistiques qui ressemblent à ceux associés aux textes générés par l’IA. Autrement dit, une écriture trop prévisible, trop lisse, trop répétitive ou trop parfaite peut devenir suspecte. Et quand l’IA a justement été entraînée à reproduire l’écriture humaine, l’ironie devient totale : l’outil de détection peut finir par traiter l’humain de tricheur à mots à peine couverts.

Je l’ai testé, bien que je doive admettre que, dans mes essais, Pangram semble être d’un niveau supérieur en matière de détection. Lis cet article qui explique le rasoir d’Ockham et pourquoi la probabilité n’est pas la vérité. Comprendre la logique derrière cet outil est fondamental.

Un monde qui nourrit l’isolement et l’autonomie malsaine

Un autre enjeu s’immisce insidieusement dans notre réalité : on n’a plus besoin de personne. Avant, quand je commettais des fautes, une amie m’écrivait pour me signaler une erreur. Nous en profitions pour prendre des nouvelles l’une de l’autre.

Évidemment, cette amie ne m’écrit plus parce que je ne fais plus de fautes qui méritent un courriel. Avant, des collaborateurs ou des clients m’appelaient pour me demander de relire ou de corriger un texte qu’ils venaient d’écrire ou qu’ils voulaient traduire. Maintenant, il n’y a plus personne qui m’écrit sauf pour un « bug » numérique. Mes clients sont rendus autonomes et capables de tout faire seuls. Pour une consultante, c’est dramatique.

C’est cette société que l’on construit : une société parfaite où tout le monde est autonome avec son propre génie dans la lampe. Bref! Ce monde ne m’intéresse pas beaucoup, je dois l’admettre. J’essaie de promouvoir l’IA de sens dans un monde qui perd ses propres repères. Parce que nier l’IA n’est pas la solution. Elle est là pour rester et changer tous nos paradigmes pour les décennies à venir. Tant que la terre pourra fournir l’eau, l’électricité et que les satellites pourront tourner autour.

Le cas Orélien en est une démonstration éloquente. Comme si le contenu du livre n’avait plus aucune valeur. Son expérience vécue apporte pourtant une matière humaine avec laquelle une histoire complètement inventée peut difficilement rivaliser. Même si les mots pour le dire sont fort probablement réécrits, il a bien fallu fournir la matière première. Et si tu fournis des pages de textes originaux, chaque fois que tu accepteras une suggestion de l’IA, te voilà coupable du crime d’avoir utilisé l’IA.

Travailler avec un copilote comme l’IA va-t-il finir par exiger de signer nos textes avec la mention « coécrit avec ChatGPT » et de lui verser une redevance? Ou encore lui faire un high five pour lui dire « good job » à la fin d’une rédaction?

As-tu déjà écrit un livre? Un article? C’est du travail pour articuler des idées (quand tu en as) et trouver la bonne façon de les structurer pour qu’elles soient comprises. C’est au-delà d’un « prompt ».

Le AI slop et l’effondrement des modèles

Le terme AI slop désigne le contenu IA de masse et de faible qualité. Il est devenu tellement courant que Merriam-Webster a choisi slop comme mot de l’année 2025.

Ce phénomène que j’ai décrit et anticipé dans mon livre en 2023, je ne lui donnais pas encore ce nom. Une simple certitude qui se confirme à peine trois ans plus tard.

Aujourd’hui, le phénomène par lequel des modèles entraînés récursivement sur du contenu généré par d’autres modèles finissent par perdre une partie de la richesse des données originales porte aussi un nom technique : l’« effondrement des modèles » (model collapse).

À force de régurgiter du matériel écrit par l’IA dans l’écosystème et de le réutiliser sans discernement pour entraîner les générations suivantes, le risque d’effondrement des modèles est donc bien réel.

Et si le contenu 100 % humain devient marginal, notamment parce qu’il n’est plus valorisé, l’ironie devient totale.

Autrement dit, pendant que nous cherchons à éliminer l’imperfection humaine de nos contenus, cette matière humaine pourrait justement devenir de plus en plus précieuse pour les machines.

Regarde cette vidéo qui illustre le phénomène :

L’intelligence ne remplace pas le jugement

Nous arrivons à une croisée des chemins. L’humain est blessé dans son ego parce que l’IA commence à rivaliser avec ce qu’il croyait être son unicité. Comment rivaliser avec tout ça sans perdre de vue ce qui a de l’importance?

Lorsque tu as peaufiné ton art, étudié pendant des années, pratiqué ton métier encore et encore, que tu es devenu un spécialiste, un maître, l’IA peut remettre en question ton estime de soi. Paradoxalement, elle peut donner de l’estime de soi à ceux et celles qui en avaient peu ou pas. Le savoir est devenu une commodité. Le jugement, lui, est devenu notre espoir de sauver l’humanité.

J’ai écouté cette entrevue de Yoshua Bengio avec Patrice Roy. La question du jugement devient cruciale avec l’IA et je pense que nous allons devoir avoir cette discussion collectivement. Quelle place voulons-nous donner à l’IA dans nos vies? Et surtout, comprenons-nous vraiment les impacts de tout ça pour l’avenir?

À force de demander aux machines de détecter ce qui est humain, nous risquons de leur confier une étrange autorité : celle de définir l’humain.

Le danger n’est alors plus seulement qu’une IA écrive à notre place.

C’est que nous lui donnions le pouvoir d’arbitrer ce qui mérite encore d’être considéré comme humain.

Et on se demande comment l’IA pourrait anéantir l’humanité.

T’as besoin d’y voir plus clair dans tes usages personnels ou professionnels avec l’IA pour conserver ton unicité? Écris-moi!

PS En tout cas, le grand gagnant de toute cette polémique, c’est PanGram. Je jubilerais être responsable marketing et surtout actionnaire.


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