La revanche des nerds ou la souveraineté cognitive?

Je vous parle de souveraineté numérique depuis un bon moment. Et je continue d’y croire comme une urgence nationale.

Merci à notre bouffon orange : le sujet est désormais sur toutes les sellettes.

Nous prenons conscience que le mot « souveraineté » dépasse largement la question territoriale. Attendez-vous à le voir émerger dans plusieurs enjeux.

Les élections en novembre alimenteront les gros titres… et la division collective. Il y a trop de sujets clivants. Trop.

Faire l’unanimité est devenu suspect. Même au Canada, elle ne garantit plus la paix sociale.

Nul n’échappe aux différences d’opinion. Le désaccord est sain. Si le débat est civilisé. Mais moins lorsqu’il se transforme en pluie de bombes… ou que les missives deviennent des missiles.

C’est quoi un nerd?

Lorsque j’ai commencé mes études en informatique de gestion, j’ai vite compris que je n’étais pas une nerd.

Les écrans noirs avec les textes en orange ou vert fluo et les imprimantes à papier troué toujours embourbées dans le mécanisme avec de l’encre à peine lisible ont eu raison de moi. À moins que ce soit les nuits blanches à chercher une virgule mal placée qui faisait tourner en boucle un programme fraîchement codé.

À cette époque, seuls les vrais « nerds » pouvaient envisager le métier de programmeur. Coder, c’était le pic et la pelle du numérique. Il fallait aimer les défis. Et il y en avait à chaque ligne de code, quel que soit le langage de programmation. C’était l’enfance de la programmation.

J’adorais l’architecture des systèmes. Mais pas ce combat constant avec le code. J’ai choisi la gestion mais avec cette vision du futur. Ce n’est pas d’hier que j’imagine l’avenir.

Quand tu en es rendu à conceptualiser la cuisson d’un Kraft Dinner en organigramme d’architecture de processus… tu sais que tu ne survivras pas au vortex.

Le monde est devenu nerd

Le temps a passé et les « nerds » ont commencé à pousser dans les sous-sols sombres ou les garages — littéralement « scotchés » à leur clavier et écrans (je mets un « s ») avec des tables jonchées de malbouffe et de vaisselle sale.

Pensez à Jobs, Wozniak, Gates, Zuckerberg et leurs acolytes à cette époque. Les photos démontrent clairement le look « nerd » : blanc, cerné, muscle flasque, lunettes épaisses et un petit côté mésadapté social. Des visionnaires qui voyaient le monde dans lequel ils voulaient nous expédier sans billet de retour.

Ils ont réussi. Tellement que nous en sommes dorénavant les esclaves consentants. On les appelle gentiment les « geeks » maintenant. C’est plus louable — et ils sont plus riches aussi.

Il y a aussi les autres « nerds ». Ceux à qui l’avenir n’a jamais souri. Incapables de comprendre les participes passés, la différence entre le verbe « être » et « avoir », les pronoms possessifs et démonstratifs, l’accord des verbes ou l’orthographe même de base.

Il y a les exceptions — ceux payés au-delà de 12 millions qui ne peuvent pas apprendre le français ni même prononcer une phrase écrite après plus de 350 heures de cours. Il y a des cerveaux qui ne fonctionnent pas normalement. Heureusement, les applications de traduction existent.

Bref! Aujourd’hui, même moi qui n’avais pas le profil de l’un ou l’autre, je peux programmer comme une « nerd ». Et le « nerd » qui n’a pas son secondaire V peut écrire des poèmes ou des courriels sans fautes. Il peut même calculer la prochaine planification financière sans la moindre connaissance en fiscalité ou en placements.

On appelle cela l’évolution. Mais surtout un basculement. Et pour moi qui ai démarré des start-ups technologiques, on peut dire que nous vivons dans la revanche des « nerds ». Ils mènent désormais le monde — les « intelligents » qui programment l’avenir selon leurs standards. Et les autres, de couleur orange ou aux souliers trop grands, qui ne savent pas lire ou dire la vérité mais qui détruisent notre avenir.

Es-tu doomer ou booster?

doomer vs booster

L’analyse de plus de 81 000 interactions utilisateurs avec Claude met en évidence une réalité souvent simplifiée : les citoyens ne sont ni entièrement enthousiastes ni entièrement opposés à l’IA. Ils oscillent entre utilité perçue et inquiétudes profondes. (Une étude réellement riche Lien)

Actuellement, il y a deux termes opposés qui circulent en regard de notre attitude face à l’intelligence artificielle : les doomers et les boosters. L’un est fataliste avec l’IA, l’autre en est un promoteur enthousiaste. Un bon exemple de clivage et de polarisation.

Il y a pourtant des nuances entre les deux — notamment l’IA de sens que je prône, axée sur un usage centré sur l’humain et non à ses dépens. J’oserais dire les 50 nuances de pixels où l’humain doit demeurer maître et non serviteur.

Échelle de doomer à booster

J’ai été en partie inspirée pour ce billet après la lecture de deux publications dans un groupe Facebook 100 % sur l’IA.

La première posait la question : Est-ce que vous croyez que l’IA a déjà, ou va développer une conscience? Les réponses à l’image du clivage sont apparues en débats animés. Ma réaction a d’abord été de me dire que nous avons des humains actuellement en déficit de conscience. Se demander si l’IA en a une, vu sous cet angle — je dirais oui, plus que certains psychopathes. Je tairai le nom, mais on a tous une image. ;)

La conscience humaine implique
  • responsabilité
  • discernement
  • relation au réel
L’IA
  • simule
  • imite
  • reproduit
C’est une illusion de conscience. Mais l’IA ne vit rien.

Mais au rythme où s’accélèrent les capacités de l’IA, nous sommes très certainement en voie de dire oui sans trop de nuance. L’idée est que nous entraînons ces machines. Elles donneront l’impression d’avoir une conscience dans une absolue capacité d’imitation — une simulation qui peut simuler des réponses, mais ne peut pas porter de sens vécu.

La question est fondamentale puisque nous travaillons à l’Institut d’Écohérence à cartographier la sagesse collective puisée à même la conscience collective. Ambitieux, n’est-ce pas? Mais le mot clé est assurément: collective. Ce qui va donner du sens aux décisions pour l’ensemble de la collectivité et non pour le bénéfice individuel.

Et le plus grand clivage est probablement là : la bataille du « je » contre le « nous » au lieu du « nous » avec le « je ».

Ce qui m’amène à la 2e publication, qui résumait un dilemme vécu par un membre du groupe. En résumé, l’appel à tous visait à savoir si d’autres avaient déjà vécu la réplique d’un client soulignant que son courriel avait été écrit par ChatGPT — et que cela démontrait un manque de considération et d’efforts.

Il faut dire que les tournures de phrases « style IA » sont assez faciles à voir avec l’habitude. Cela peut être vexant de se sentir traité par une machine. Nul besoin de vous dire à quel point le débat s’est envenimé entre les boosters (nombreux dans ce groupe IA) et les doomers — les uns accusant les autres de résistance au changement, chacun persuadé de détenir la vérité.

Le quotient d’adaptabilité (QA)

QA - Quotient d'adaptabilité et historique des quotients

Face à ces questionnements, je propose une réflexion collective.

Il y a quelques décennies, on valorisait le quotient intellectuel (QI). Puis le quotient émotionnel (QE). Il y a un nouveau quotient qui prend dorénavant le plancher : le quotient d’adaptabilité (QA).

La théorie de l’évolution de Darwin revue et corrigée. Bien que cette théorie s’applique aux êtres vivants et biologiques, il semble que les immigrants numériques (IA) forcent les humains à s’adapter ou mourir ultimement. Bon, c’est peut-être « doomer », mais gardons en tête qu’une dépendance et un asservissement peut vouloir dire mourir un peu beaucoup.

Définition

Le quotient d’adaptabilité (QA) mesure la capacité d’un individu à s’adapter au changement, aux nouvelles circonstances et à l’incertitude — et va plus loin : il englobe l’adoption proactive du changement et la capacité à saisir les opportunités qu’il offre.

Les boosters sous-entendent qu’ils ont un QA très élevé. Les doomers, dans la résistance, auraient donc un QA très faible voire à zéro. Ce serait une grave erreur de conclure ça. Mesurer l’adaptabilité ne se résume pas à céder à la pression de l’utilisation des outils d’IA. S’adapter aux circonstances et aux environnements changeants — oui. Il me semble que ça ressemble à la résilience et de l’agilité.

Sache que les employeurs et les recruteurs tentent de mesurer ce QA avant les embauches. Personne ne veut embaucher un dinosaure et une personne qui ne peut pas s’adapter.

Il me semble que la prudence est de rigueur en ces temps d’incertitude. S’adapter ne signifie pas rejeter les fondations de notre société. Et encore moins foncer vers un futur totalement chaotique qui se réorganise avec un oligopole numérique.

Voici trois portraits — avec juste ce qu’il faut de réalité et d’ironie :

Si tu ne sais pas écrire et que tu as besoin de ChatGPT pour te faire comprendre, tu es sûrement un booster. Peut-être un nerd qui a enfin trouvé le moyen de ne plus angoisser à l’idée d’écrire un texte avec des fautes ou des syntaxes boiteuses.

Si tu as besoin de ChatGPT pour valider tes idées et que ton texte est déjà écrit, tu es du genre qui a besoin de se sécuriser. C’est honnête. J’espère que tu en profites pour apprendre des erreurs que tu as faites.

Si tu sais encore écrire une réponse courriel sans ChatGPT et que tu es assez confiant pour l’envoyer sans ça : bravo, tu es déjà une race en voie d’extinction. La résistance humaine. Celle qui valorise encore les neurones biologiques. Celle qu’on accuse de ne pas suivre l’évolution en cours. Rions un peu.

Et la souveraineté cognitive?

La souveraineté numérique est maintenant un objectif et j’en suis soulagée. La responsable de la Brigade IA dans laquelle je m’investis depuis quelques semaines vient de quitter pour se présenter au PQ pour activer un projet de souveraineté numérique. Bravo! Malgré l’utopie à brève échéance, on dessine le chemin pour y parvenir éventuellement. En faire une priorité est déjà de bon augure.

Mais la souveraineté cognitive qui s’ajoute est un enjeu qui suit la logique de la dette cognitive dont j’ai parlé dans un billet précédent. Je t’entends penser : « Quoi encore? »

Souveraineté cognitive

La capacité d’individus ou de sociétés à penser par eux-mêmes, à prendre des décisions autonomes et à protéger leurs perceptions face aux influences numériques massives, à la désinformation et à l’intelligence artificielle. À l’ère de l’IA, elle implique la maîtrise des émotions, la pensée critique et une résilience face à la « guerre mentale ».

Ses principaux aspects :

  • Définition et enjeux : Elle dépasse la simple protection des données pour protéger l’esprit humain et la stabilité démocratique contre des algorithmes commerciaux opaques. Elle est vue comme une nouvelle forme de résilience stratégique dans la guerre hybride.
  • Contrôle de l’IA : Ne pas dépendre entièrement des intelligences artificielles — en particulier celles contrôlées par des puissances étrangères — pour le diagnostic ou la décision.
  • Autonomie mentale : Elle implique la métacognition, soit la capacité de réguler ses propres processus mentaux pour éviter l’appauvrissement cognitif.
  • Résilience cognitive : Face à la saturation informationnelle, c’est la faculté de garder son sang-froid et de maintenir une capacité de décision rationnelle.

La souveraineté cognitive repose sur une culture du doute, la formation à la pensée autonome et la maîtrise des outils prédictifs pour éviter la manipulation informationnelle.

Comme tu vois, les deux publications que j’ai partagées ont un point commun : le doute. Ce qui veut dire que tant que nous débattons des sujets clivants dans notre société, moins nous sommes en danger de perdre notre souveraineté cognitive.

Si nos jeunes apprennent à faire des prompts* vocaux plus vite qu’à rédiger ou à compter, il y a un problème.

Pour être souverain cognitivement, on doit pouvoir remettre en question les informations et les comprendre. Pour cela, il faut lire, se renseigner, se cultiver, se former, apprendre sans cesse — et j’arrête ici.

À force de vouloir prendre des raccourcis pour écrire et composer, ou pour lire et comprendre, il ne faudra pas s’étonner que notre dette cognitive augmente. Et quand on est endetté, on ne peut pas être souverain.

La vraie question sera alors : qui sera le créancier de notre cervelle?

Toute dette… doit être remboursée. Si tu vis sur du savoir emprunté, à qui faudra-t-il payer ce que nous ne savons pas?

À quand un bureau de crédit cognitif?

Personnellement, je crois que nous avons des décisions urgentes à prendre pour faire la juste part entre des outils de type « effet de levier » et des outils de « dumping » cognitif. La paresse intellectuelle n’avait pas besoin de l’IA, mais clairement elle vient de fournir l’outil parfait pour le harakiri cognitif.

Je prône l’IA de sens pour faire mieux pour notre futur et non le détruire. J’ai même une infolettre hebdomadaire de l’IA de sens pour voir comment évolue tout ça.

Au fait, tu te demandes si tu es doomer ou booster? J’ai préparé un quiz qui te tend un miroir face à ton attitude avec l’IA. 2 minutes pour le plaisir sans engagement.

Sylvie Bédard BAA, MBA

* prompt : mot ajouté au dictionnaire (commande, invite)

Parlant de paresse intellectuelle, je transforme mes billets en vidéo. Il semble que c’est très apprécié. Je dois admettre que c’est ludique et moins exigeants mentalement.


En savoir plus sur Sylvie Bédard - Complice de votre Présence

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Partager votre opinion permet d'élever la discussion!