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Une réflexion sur l’amygdale, l’anxiété collective, l’autoritarisme et notre besoin urgent de reconstruire du lien.
Le 16 juin dernier, en écoutant une entrevue de Sébastien Bohler à l’émission Tout un matin sur ICI Radio-Canada Première, , j’ai eu un de ces moments où plusieurs pièces d’un casse-tête se mettent soudainement en place.
L’expression « connect the dots » si tu vois ce que je veux dire.Je connaissais déjà les grands enjeux qui alimentent notre anxiété collective : les bouleversements climatiques, les tensions géopolitiques, l’accélération de l’intelligence artificielle, la désinformation et l’effritement de nombreux repères sociaux. Mais je n’avais jamais réalisé à quel point nos réactions face à ces phénomènes étaient aussi profondément biologiques.
Nous avons tendance à croire que nos peurs sont principalement idéologiques, culturelles ou rationnelles. Or, Bohler rappelle que notre cerveau porte encore en lui des mécanismes de survie hérités de centaines de millions d’années d’évolution. Avant même que nous réfléchissions, notre amygdale évalue les menaces potentielles et prépare notre organisme à fuir, se figer ou attaquer.
Cette perspective m’a amenée à regarder autrement plusieurs phénomènes contemporains.
L’amygdale si petite et pourtant si importante
Il y a dans notre crâne une structure de la taille d’une amande — l’amygdale — qui a plusieurs centaines de millions d’années. Elle existait déjà chez les poissons. Elle nous a traversé le temps, intacte, et elle commande encore aujourd’hui une bonne partie de nos réflexes : la fuite, l’immobilisation, l’attaque.
Le neurobiologue Sébastien Bohler, dans son dernier essai Pourquoi avons-nous peur ?, part d’un constat simple : nous vivons une époque d’anxiété sans précédent. Menace climatique, désordre géostratégique, irruption de l’intelligence artificielle. Soixante-sept pour cent des gens, selon des sondages qu’il cite, déclarent avoir peur pour l’avenir. Ce n’est pas une fragilité générationnelle. C’est une réponse neurologique parfaitement rationnelle à un monde qui a changé de dimension.
Sauf que notre cerveau, lui, n’a pas suivi.
Un cerveau préhistorique dans un monde hyperconnecté
L’amygdale est conçue pour gérer, selon Bohler, à peu près un ou deux dangers par jour. Un prédateur. Une obscurité menaçante. Ensuite, le calme revient. Mais nous sommes désormais connectés en permanence à un flux d’informations anxiogènes qui ne s’arrête jamais. L’amygdale reste allumée. Elle ne sait pas se réinitialiser dans ces conditions. Ce n’est pas de la faiblesse : c’est une inadéquation structurelle entre un organe forgé par des millions d’années d’évolution et un environnement qui a changé en quelques décennies.
À cela s’ajoute ce que Bohler appelle un « cadeau empoisonné de l’évolution » : le cortex cérébral humain, capable d’imaginer des scénarios qui n’existent pas encore. Un rat effrayé par un hibou s’enfuit, puis oublie. L’être humain, lui, rejoue la scène indéfiniment, projette des catastrophes futures, rumine. La peur devient chronique. Elle s’installe. Certains appellent cela des pensées envahissantes et causent des insomnies.
L’argent comme anxiolytique de substitution
C’est là que les choses deviennent particulièrement éclairantes — et inconfortables.
Bohler décrit comment, au fil de l’histoire, les humains ont développé des antidotes collectifs à cette peur : le groupe de chasse, les rituels partagés, les religions. Ces structures libéraient de l’ocytocine et des endorphines — des molécules qui viennent littéralement éteindre l’amygdale. Elles fonctionnaient parce qu’elles donnaient le sentiment d’appartenir à un tout plus grand que soi.
Ces structures se sont effilochées. La sociologie le documente depuis des décennies : les individus vivent plus isolés, avec moins de liens de vraie solidarité. Et face au vide laissé par le groupe, quelque chose d’autre a pris la place : l’argent.
Ce n’est pas une métaphore. Des expériences de psychologie expérimentale — citées par Bohler — montrent que des personnes stressées, mises en contact physique avec des billets de banque, voient leur amygdale se calmer. L’argent est devenu un anxiolytique neurologique. Il remplace, dans le cerveau, ce que le clan assurait autrefois : la protection contre le danger.
Cela permet de lire autrement l’obsession contemporaine pour l’accumulation rapide, particulièrement visible chez les jeunes générations. Ce n’est pas du matérialisme superficiel. C’est une réponse biologique à une peur réelle, dans un contexte où les autres formes de protection ont disparu. Il faut le comprendre avant de le juger.
Mais voilà le piège : cette solution est un cercle vicieux. La course à l’argent amplifie le consumérisme, qui dégrade les équilibres écologiques, qui génère davantage d’anxiété, qui relance la course. L’amygdale ne trouve jamais le repos qu’elle cherche.
Ce que la biologie nous révèle sur les antidotes de la peur
Bohler ne propose pas une morale. Il propose une mécanique. Et cette mécanique est claire : ce qui éteint durablement l’amygdale, ce ne sont pas les biens accumulés. Ce sont les liens.
L’ocytocine et les endorphines — libérées par le toucher, la présence physique, le sentiment de faire partie d’un groupe — agissent directement sur l’amygdale. Elles la calment là où l’argent ne fait que la distraire temporairement. Les études sur les villes qu’il cite sont à ce titre frappantes : plus la densité urbaine augmente, plus l’amygdale est en état d’hyperactivation. La nature, à l’inverse, l’apaise. Le collectif, encore plus.
Ce que Bohler décrit n’est donc pas un appel à la vertu. C’est une observation biologique : nous sommes des êtres dont le système de régulation de la peur est fondamentalement social. L’individualisme ne nous a pas rendus libres de la peur. Il nous a privés de notre principal remède.
Quand la peur devient un projet politique
Cette réflexion m’a aussi aidée à mieux comprendre certains mouvements politiques contemporains.
Lorsqu’une population vit dans un état d’anxiété chronique, elle cherche instinctivement des moyens de calmer son amygdale. Certaines personnes se tournent vers la consommation. D’autres vers l’accumulation de richesse. D’autres encore vers des groupes qui leur procurent un sentiment d’appartenance, de protection et de certitude.
Sous cet angle, le mouvement MAGA apparaît moins comme une simple idéologie politique que comme une réponse émotionnelle à une insécurité profonde. Son efficacité repose en partie sur des mécanismes que Bohler décrit très bien : le besoin d’appartenir à un clan, le besoin de désigner une menace identifiable et le soulagement psychologique que procure le sentiment de faire partie d’un groupe uni face à un ennemi commun.
Je me garderais toutefois de réduire ses partisans à leur biologie. Bien que la tentation soit énorme. Il faut admettre que les êtres humains sont plus complexes que cela. Mais il devient difficile d’ignorer que de nombreux entrepreneurs de peur comme le clan Trump ont compris intuitivement comment activer ces mécanismes.
La peur est devenue une industrie.
Et lorsqu’elle est associée à des récits quasi religieux, à des promesses de salut collectif et à d’importants moyens financiers, elle peut devenir un formidable outil de mobilisation.
Le problème est que la peur apaise rarement la peur.
Elle la déplace.
Elle lui donne un visage.
Elle lui offre un ennemi.
Mais elle ne la guérit pas.
L’urgence n’est pas que climatique
On parle beaucoup d’urgence climatique. On parle moins de l’urgence du lien.
Nous vivons dans un monde saturé d’informations anxiogènes, de récits catastrophistes et d’incertitudes. Nous avons besoin plus que jamais de reconstruire ces espaces de sens.
Lorsque les institutions ne semblent plus cohérentes. Lorsque les règles changent constamment. Lorsque les transformations technologiques dépassent notre capacité à les comprendre. Lorsque nous ne savons plus faire confiance à notre capacité de distinguer le vrai du faux.
Car tout ce qui n’a pas de sens devient anxiogène.
Lorsque l’avenir paraît brouillé.
Face à cela, deux chemins se dessinent.
Celui de la peur de l’autre.
L’un nourrit l’amygdale.
Ou celui de la connexion aux autres.
L’autre l’apaise.
La réponse est peut-être de reconstruire les liens qui permettent à nos amygdales de se reposer enfin.
C’est peut-être là le véritable défi de notre époque : reconstruire suffisamment de sens, de solidarité et de liens humains pour empêcher que notre anxiété collective ne soit continuellement exploitée par ceux qui savent en tirer profit.
Car si Bohler a raison, notre avenir ne dépend pas seulement de notre capacité à innover.
Il dépend aussi de notre capacité à nous retrouver.
Ce n’est pas une utopie. C’est une question de biologie de base.
Ce qui m’a peut-être le plus marqué dans cette entrevue, c’est que l’antidote à la peur n’est pas la domination.
Ce n’est pas l’accumulation.
Ce n’est pas le repli.
C’est la connexion.
La bonne nouvelle — et c’est peut-être la seule vraie bonne nouvelle dans tout cela — c’est que nous n’avons pas besoin d’inventer quelque chose de nouveau.
Nous avons besoin de retrouver quelque chose d’ancien. Quelque chose que notre amygdale, elle, n’a jamais oublié.
Alors, avec qui te connecteras-tu aujourd’hui pour apaiser ton amygdale?

Pour aller plus loin
- Entrevue de Sébastien Bohler à ICI Radio-Canada Première
- Pourquoi avons-nous peur ? – Sébastien Bohler
En savoir plus sur Sylvie Bédard - Complice de votre Présence
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